Risque de cancer : une bouteille de vin par semaine équivaut-il à 5/10 cigarettes ?

Si les risques du tabac pour la santé sont désormais bien établis et largement compris par le public, il en va différemment de l’alcool, en particulier en ce qui concerne son impact sur le cancer. Et bien que des études aient établi que la consommation d’alcool soit un facteur de risque de plusieurs tumeurs malignes, le grand public y est peu sensibilisé.

Des chercheurs britanniques ont donc calculé une estimation du risque (absolu) de cancer (nombre de cas pour 1000) correspondant à de faibles quantités d’alcool, puis ils l’ont comparé au risque lié à la consommation de faibles quantités de cigarettes, créant de cette façon une sorte d’« équivalent-tabac de la nuisance due au cancer au niveau populationnel ».

Résultat : en termes d’augmentation du risque de cancer sur la vie entière, les chercheurs estiment que boire une bouteille de vin par semaine reviendrait à fumer cinq à dix cigarettes de façon hebdomadaire. L’étude britannique a été publiée dans BMC Public Health[1].

Créer un équivalent-cigarettes

Bien que de nombreuses études aient été consacrées au risque de cancer lié à la cigarette et à l’alcool, cet article est le premier à faire une comparaison entre les deux.

« Nous avons simplement effectué un calcul fondé sur des données d’études épidémiologiques de grande envergure (voir la méthodologie) », a déclaré Theresa Hydes, première auteure (Hôpital universitaire de Southampton).

Au départ, souligne-t-elle, l’équivalent-cigarettes a été essentiellement utilisé pour sensibiliser le public au risque de cancer lié à la consommation d’alcool.

« Si le public associe l’alcool aux maladies du foie, il ne sait généralement pas, en revanche, que l’alcool constitue la cinquième cause de cancer et que la consommation d’alcool continue d’augmenter dans de nombreux pays », a déclaré la chercheuse à Medscape Medical News.

Selon, les résultats de leur étude, la consommation d’une bouteille de vin par semaine entrainerait, chez les femmes, une augmentation du risque absolu de développer un cancer au cours de la vie équivalent à la consommation hebdomadaire de 10 cigarettes, et ce, principalement via un risque accru de cancer du sein.

Chez les hommes, la correspondance en termes d’augmentation du risque entre boire une bouteille de vin par semaine et fumer des cigarettes s’établirait à 5 cigarettes hebdomadaire.

Une seule bouteille de vin augmente le risque

Pour établir leur comparaison entre l’augmentation du risque absolu de développer un cancer lié à une consommation modérée d’alcool et celle de développer un cancer dans le cadre d’une consommation de tabac, les auteurs se sont fondés sur les données de la cohorte Cancer Research UK.

Leurs résultats ont montré que chez les hommes non-fumeurs, l’augmentation du risque absolu de cancer lié à la consommation d’une bouteille de vin par semaine était de 1,0%, tandis que pour les femmes non-fumeuses, ce risque était d’environ 50% plus élevé, à 1,4%.

Chez les hommes, ce risque accru de cancer se traduit principalement par une augmentation des cancers gastro-intestinaux (de l’oropharynx, de l’œsophage, du cancer colorectal, du foie); chez les femmes, le cancer du sein représente 55% des cas supplémentaires. Pour les auteurs, cette découverte est importante car si le tabagisme est également une cause importante de cancers du tractus GI, il n’est pas connu pour entrainer une augmentation du cancer du sein.

Par conséquent, sur la base de 1000 hommes et 1000 femmes consommant chacun une bouteille de vin par semaine, on estime que 10 hommes et 14 femmes développeront un cancer.

Ils ont ensuite comparé l’augmentation en pourcentage du risque absolu au cours de la vie pour tous les cancers liés à l’alcool et au tabac correspondant à 10 cigarettes fumées par semaine ou 10 unités d’alcool consommées par semaine. Il en résulte que de faibles taux de tabagisme sont associés au plus grand risque pour les hommes (2,1% de risque absolu [RA] par 10 cigarettes, 1,0% de RA par 10 unités d’alcool) et que le risque de cancer était présent pour toutes les tumeurs malignes liées au tabagisme.

Chez les femmes, cette augmentation était comparable (1,5% de RA par 10 cigarettes, 1,4% de RA par 10 unités d’alcool), l’incidence du cancer du sein étant en partie liée à la consommation d’alcool.

Aucun avantage à boire d’un point de vue santé

Sans surprise, plus la consommation d’alcool est élevée, plus le risque de cancers liés à l’alcool augmente lui aussi. Boire trois bouteilles de vin par semaine, soit environ une demi-bouteille par jour, a été associé à une augmentation du risque absolu de cancer de 1,9% chez les hommes et 3,6% chez les femmes, ce qui représente 19 hommes sur 1 000 et 36 femmes sur 1 000, respectivement. Ce qui, extrapolé à la cigarette, reviendrait à fumer 8 cigarettes par semaine pour les hommes et 23 cigarettes par semaine pour les femmes.

« Nous sommes convaincus qu’il n’y a aucun avantage à boire d’un point de vue santé », a déclaré Theresa Hydes. « Il y a désormais des preuves solides qu’une faible consommation d’alcool n’apporte aucun bénéfice en termes de protection de la santé » insiste-elle.

D’ailleurs, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Fonds mondial de recherche sur le cancer et l’American Institute for Cancer Research sont tous d’accord pour dire qu’aucune consommation d’alcool, même faible, n’est totalement sans danger, ajoute-elle, ce qui a conduit à une ré-actualisation en 2016 des recommandations britanniques en matière de consommation raisonnée établissant qu’aucune consommation d’alcool n’est complètement sûre, quel qu’en soit le niveau.

Intérêt d’une telle comparaison : les avis divergent

Largement relayée par les médias, l’étude comparative ne fait pourtant pas consensus quant à son intérêt en termes de message de santé publique.

A l’instar des deux experts sollicités par nos confrères de Medscape Medical News pour commenter l’étude, qui pour l’un la critique, tandis que l’autre, la salue.

La biostatisticienne Ruth Etzioni (Centre de recherche sur le cancer Fred Hutchinson à Seattle), par exemple, n’est pas convaincue que la comparaison entre alcool et cigarettes soit utile pour le public.

Pour la chercheuse de Seattle, le fait que l’article utilise l’expression « Combien y a-t-il de cigarettes dans une bouteille de vin? » (le titre original est : A comparison of gender-linked population cancer risks between alcohol and tobacco: how many cigarettes are there in a bottle of wine? Ndlr) montre qu’il a « manifestement été écrit pour attirer l’attention ». Elle ajoute même : « je recommanderais de lui accorder le moins d’attention possible ».

« Les cancers induits par le tabagisme, qui sont bien connus, ne sont pas les mêmes que les cancers que l’on attribue à l’alcool – pour lesquels le lien est bien moins clair » considère Ruth Etzioni.

« Effectuer une comparaison de ce type n’est pas utile et affole les gens. Le risque lié à la consommation d’alcool est beaucoup plus incertain que celui induit par le tabagisme ».

La biostatisticienne considère que l’étude ne va pas aider les non-initiés soucieux de leur santé. « C’est plutôt le genre de travail qui conduit les gens qui s’efforcent de prendre soin de leur santé à s’arracher les cheveux ».

Son de cloche totalement différent, en revanche, pour cet autre expert, interrogé par notre consœur de l’édition internationale, qui estime, lui, que l’étude a du mérite.

« Les professionnels de la santé publique et peut-être même le public s’interrogent souvent sur les risques comparés de l’alcool par rapport au tabagisme, et cet excellent et, par ailleurs, très clair article fournit cette information », a commenté Mark Petticrew, professeur de santé publique (London School of Hygiene and Tropical Medicine). « Cela en fait, pour cette raison, un article pas courant et important ».

Il ajoute que les auteurs ne sont pas « alarmistes » et ils le disent. « L’article commence par « nous nous devons d’abord être absolument clairs sur le fait que cette étude ne dit en aucun cas que boire de l’alcool avec modération est équivalent à fumer », déclare le Pr Petticrew, pour qui la comparaison est possible, « d’une part, parce que l’analyse a également porté sur le cancer de manière isolée, et, d’autre part, parce qu’on sait que l’alcool provoque d’autres problèmes de santé à prendre en compte. »

Cette étude ne dit en aucun cas que boire de l’alcool avec modération est équivalent à fumer  Mark Petticrew

Quid du « French paradox » ?

En ce qui concerne le supposé « effet protecteur » de l’alcool sur les maladies cardiaques, Petticrew fait remarquer que, bien que certaines études aient montré qu’il pouvait exister, ce lien n’était pas clair et que l’on peut envisager d’autres facteurs pour l’expliquer. « Même si un effet protecteur existe – ce qui est contesté – il ne concernerait que les maladies cardiaques, alors qu’il y a environ 200 autres pathologies dont l’alcool augmente les risques, y compris le cancer. »

Fait important, pour de faibles niveaux de consommation, le risque de cancer est faible, expliqué Petticrew. « De la même façon, en termes d’alcool et de maladie cardiaque – si effet protecteur, il y a, il est de faible importance ».

En termes de communication auprès du public, l’étude soulève un certain nombre de questions. « Il est important de savoir comment le public va réagir à

des messages qui comparent le risque lié à la consommation d’alcool à celui de cigarettes fumées » considère-t-il. « Nous n’en savons pas assez à ce sujet. Le public pense-t-il que la petite augmentation du risque associée à l’alcool en « vaut la peine » ? Rejettera-t-il de tels messages ? Ce serait important de mener une telle étude. »

Les auteurs de l’étude soulignent que, si leurs nouvelles données sont réalistes en termes de comparaison, « il faut néanmoins comprendre que ce sont des risques décrits à un niveau populationnel, et que l’effet cancérogène de 10 unités d’alcool par semaine ou de 10 cigarettes par semaine varie d’un individu à l’autre en fonction d’autres critères comme le mode de vie, la génétique, etc. »

Article paru dans la rubrique Actualités & Opinions ( Actualités Medscape )  du 21 Juin 2019
Auteur : Roxanne Nelson